À Kinshasa, capitale effervescente de la République Démocratique du Congo, les dynamiques commerciales racontent l’histoire silencieuse de la mondialisation à l’africaine. Depuis plusieurs années, un nouveau groupe d’acteurs économiques capte l’attention des observateurs : les “Waras”, commerçants ouest-africains dont l’ascension rapide recompose les équilibres traditionnels du marché local, longtemps dominé par les Libanais, les Indiens, les Pakistanais et, plus récemment, les Chinois.
Qui sont les “Waras” ?
Le mot “Wara”, contraction de “Ouarar”, terme dérivé du haoussa ou du wolof, est utilisé de façon générique (et parfois stéréotypée) pour désigner les commerçants ouest-africains à Kinshasa. Originaires majoritairement du Sénégal, du Mali, de la Guinée, de la Côte d’Ivoire ou du Burkina Faso, ils se sont installés en RDC à la faveur de différentes vagues migratoires depuis les années 1980, avec une accélération marquée dans les années 2000.
Partis de rien, beaucoup ont débuté comme vendeurs ambulants ou revendeurs informels. Aujourd’hui, ils tiennent des boutiques, importent eux-mêmes leurs marchandises depuis Dubaï, Istanbul ou Guangzhou, et emploient parfois des Congolais dans leurs échoppes. Leur terrain de jeu préféré ? Les marchés populaires et stratégiques comme Zando, Gambela, Matete, UPN, ou encore le quartier dynamique de Kintambo Magasin.
Selon une estimation croisée de sources locales et associatives, les commerçants ouest-africains contrôleraient entre 20 et 30 % des étals dans certains segments du commerce urbain informel à Kinshasa, notamment dans les secteurs des vêtements, des accessoires, de l’électronique et de la cosmétique.
Leur force repose sur une combinaison d’agilité, de solidarité communautaire et d’un sens aigu de l’adaptation aux réalités locales. Loin des grandes enseignes à la libanaise ou des dépôts chinois structurés, les Waras misent sur la flexibilité : ouverture tôt le matin, négociation directe, prix accessibles, et capacité à s’adapter aux variations du marché congolais, notamment en période d’instabilité monétaire.
"Quand je suis arrivé à Kinshasa en 2007, je dormais sur une natte derrière ma table de vente à Gambela. Aujourd’hui, j’ai une boutique, j’envoie mes marchandises au Kasaï et même à Kisangani. Les Congolais aiment notre façon de travailler. On leur parle, on les comprend, on s’intègre" , témoigne Mamadou S., commerçant sénégalais, installé à Limete, qui emploie désormais cinq personnes, dont deux Congolaises.
Si leur succès inspire le respect chez certains, il provoque aussi la méfiance chez d’autres. Les associations de commerçants congolais dénoncent parfois une concurrence déloyale, alimentée par des réseaux de solidarité régionale et une certaine évasion fiscale.
"Les Waras ont des circuits bien huilés, parfois difficiles à tracer fiscalement. L’État doit s’assurer que tous les commerçants, quelle que soit leur nationalité, respectent les mêmes règles", commente un commerçant congolais.
Un phénomène continental
Ce phénomène n’est pas propre à la RDC. À Abidjan, Douala, Nairobi ou Johannesburg, les migrations économiques ouest-africaines ont montré une grande capacité à s’adapter aux contextes locaux, à développer des réseaux communautaires efficaces et à conquérir des parts de marché dans les zones urbaines.
À Kinshasa, leur présence s’accompagne d’un mode de vie communautaire, d’un fort attachement aux solidarités ethniques et religieuses, et parfois d’un entre-soi qui renforce leur efficacité logistique, mais aussi suscite des critiques ou des suspicions d’« informalisation excessive » de certains secteurs.
La montée en puissance des Waras s’inscrit dans une tendance plus large : celle de la transformation du commerce urbain congolais sous l’effet de la migration, de la technologie et de la globalisation. Tandis que les Libanais s’ancrent dans le commerce en gros et la logistique, les Indiens et Pakistanais contrôlent de nombreux supermarchés et boutiques de gadgets, et que les Chinois dominent l’importation de masse, les Waras occupent désormais le terrain de la proximité, de la fluidité et du volume.
Ils investissent aussi de plus en plus dans la vente en ligne, avec des pages Facebook, des comptes WhatsApp Business, et parfois même des mini-sites. Certains sont en train de franchir le cap de la formalisation, poussés par la nécessité d’ouvrir des comptes bancaires, d’obtenir des visas commerciaux, ou de régulariser leur séjour.
Enjeux pour la politique économique congolaise
L’État congolais se retrouve face à une réalité complexe : ces acteurs étrangers participent activement à la distribution des biens de consommation, à la création d’emplois et à l’animation économique des marchés. Toutefois, leur intégration dans le cadre fiscal et juridique reste incomplète.
Les défis sont multiples : maîtrise de l’occupation du sol, formalisation du commerce, inclusion des nationaux, et surtout, lutte contre l’informel sans nuire à la vitalité économique.
L’émergence des Waras n’est ni un accident, ni un simple effet de mode : c’est le reflet d’une mutation silencieuse du capital commercial urbain. À l’heure où Kinshasa cherche à moderniser ses marchés, dynamiser le secteur privé et renforcer la préférence nationale, il faudra aussi reconnaître la complexité de cette mosaïque économique, où l’Ouest africain est désormais un acteur à part entière.
Lovic-Benjamin Nsapu