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Pour 1.000 FC, l’ordre public bradé : enquête sur un chaos organisé à Kinshasa

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Photo d'illustration.

Chaque jour, dans les rues surpeuplées de Kinshasa, un ballet chaotique se répète. Les klaxons retentissent, les embouteillages s’étirent à perte de vue, et les piétons slaloment entre étals de fortune, flaques d’eaux usées et tas d’immondices. Sur les grandes artères comme aux abords des ronds-points UPN,  Ngaba ou le marché Matadi-Kibala, le même spectacle désolant se donne en boucle : celui d’une ville prise en otage par l’informel, sous le regard impuissant ou complice des autorités.

Dans cette capitale tentaculaire de plus de 15 millions d’habitants, l’espace public est devenu une marchandise, troquée chaque matin contre quelques billets. 1.000 FC, parfois 2.000, suffisent pour occuper un coin de trottoir, une bordure de route ou même le plein milieu d’une chaussée. Ce petit arrangement quotidien entre certains vendeurs de rue et des agents censés faire respecter l’ordre public illustre une réalité troublante : celle d’un État qui, pour préserver une paix sociale précaire ou alimenter des réseaux d’intérêt, choisit de fermer les yeux sur une anarchie urbaine devenue chronique.

Mais comment en est-on arrivé là ? Est-ce simplement la débrouillardise qui a triomphé de la loi ? Ou assiste-t-on à la manifestation d’un désengagement assumé de l’autorité publique face à la complexité des enjeux sociaux et économiques ? La rédaction d’Écomine.cd déballe ce dossier et tente de répondre à ces questions en plongeant au cœur d’un désordre devenu la norme.

Une ville piégée par son propre désordre

Chaque jour, les automobilistes et les piétons se disputent les quelques mètres de route encore praticables autour du Rond-point UPN, du marché Matadi-Kibala, ou encore du Rond-point Ngaba. Des étals improvisés, des marmites fumantes, des montagnes de friperie ou de légumes fraîchement étalés : l’espace public se transforme en marché à ciel ouvert.

Ce décor chaotique n’est pas nouveau. Il s’est installé progressivement, au vu et au su des autorités. Et aujourd’hui, il semble presque institutionnalisé. Pour beaucoup, la présence de ces vendeurs sur la chaussée est la conséquence d’un abandon manifeste du rôle régalien de l’État.

Dans les coulisses de ce chaos urbain, il se murmure que certains agents publics ferment les yeux  ou les ouvrent moyennant quelques billets. 

« Pour 1.000 FC, on te laisse vendre jusqu’au soir », confie une vendeuse de pain installée depuis cinq ans au bord d’une artère principale de la commune de Selembao. « Si tu refuses, on te saisit ta marchandise. Mais après, c’est la même personne qui viendra te dire de revenir demain, moyennant une ‘motivation’ », poursuit-elle.

Ce système parallèle de taxation informelle bénéficie autant à certains agents qu’à des autorités locales, qui en tireraient des revenus invisibles, non déclarés, mais bien réels. Une sorte de marché noir de l’espace public, où l’ordre se négocie à bas prix.

Entre absence d’alternatives et démission de l’autorité

Mais faut-il blâmer uniquement les vendeurs ? Pour beaucoup, vendre sur la chaussée est la seule option viable dans un contexte de chômage massif, d’urbanisation incontrôlée et d’absence de marchés modernes aménagés.

« On nous chasse d’un côté, mais on ne nous donne rien de l’autre. Où voulez-vous que j’aille avec mes tomates ? », interroge une commerçante au marché de Matadi-Kibala.

Derrière cette réalité sociale se cache la grande faillite de la planification urbaine. Kinshasa, mégalopole de plus de 15 millions d’habitants, manque cruellement d’infrastructures adaptées pour le commerce informel. Les marchés officiels sont saturés ou mal entretenus. Les initiatives de relocalisation peinent à convaincre, faute de dialogue sincère avec les concernés.

Ce désordre persistant révèle un pacte tacite : l’État tolère pour acheter la paix sociale, et la rue s’organise selon ses propres règles. Une forme de résignation mutuelle, dans laquelle chacun semble y trouver son compte, au détriment de l’intérêt général.

Mais à quel prix ? L’occupation des chaussées aggrave les embouteillages, contribue à l’insalubrité chronique, obstrue les caniveaux, et expose les vendeurs comme les consommateurs à des risques sanitaires graves. Sans parler des piétons qui, faute de trottoirs accessibles, risquent leur vie à chaque traversée.

Repenser l’espace urbain, restaurer l’autorité

Ce chaos n’est pas une fatalité. D’autres grandes villes africaines confrontées au même défi ont initié des politiques de reconversion du secteur informel, alliant fermeté, aménagement urbain et accompagnement social. Encore faut-il une volonté politique claire, des moyens, et surtout, une vision.

À Kinshasa, la restauration de l’ordre public ne passera pas par les opérations coup-de-poing ponctuelles, ni par une répression aveugle. Elle nécessite une réforme en profondeur de la gouvernance urbaine, une lutte sans complaisance contre la corruption de proximité, et une véritable politique d’inclusion économique des vendeurs de rue.

En attendant, la ville continue de suffoquer. Et pour 1.000 ou 2.000 FC, l’État congolais continue de brader ce qui lui reste d’autorité.


Lovic-Benjamin Nsapu