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RDC : L’étain congolais, un géant silencieux de l’économie nationale

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Étain.

Longtemps éclipsé par le cuivre et le cobalt, l’étain s’impose désormais comme l’un des piliers discrets mais essentiels de l’économie congolaise. Ce métal gris argenté, principalement extrait dans l’Est du pays, joue un rôle stratégique dans la transition énergétique mondiale. À la croisée des enjeux industriels, géopolitiques et sécuritaires, l’étain congolais illustre les paradoxes d’un pays riche en ressources, mais encore en quête d’une gouvernance minière durable.

L’étain, utilisé depuis des millénaires dans les alliages, a retrouvé une importance cruciale dans l’économie mondiale contemporaine. Il entre aujourd’hui dans la fabrication des circuits électroniques, des semi-conducteurs, des panneaux solaires, des véhicules électriques et même des batteries de nouvelle génération.

Selon la Banque mondiale, la demande mondiale d’étain devrait croître de manière soutenue dans les dix prochaines années, portée par la digitalisation et la transition énergétique. L’étain est considéré comme un métal critique par plusieurs grandes puissances industrielles, notamment les États-Unis et l’Union européenne, en raison de son rôle irremplaçable dans l’électronique.

La RDC, un acteur incontournable sur la scène mondiale

La République démocratique du Congo figure parmi les dix premiers producteurs mondiaux d’étain, aux côtés de la Chine, de l’Indonésie et de la Birmanie. En 2024, le pays a représenté environ 6 % de la production mondiale de concentré d’étain, selon les estimations du cabinet Benchmark Mineral Intelligence.

Cette performance repose principalement sur la mine de Bisie, exploitée par Alphamin Resources, dans la province du Nord-Kivu. Inaugurée en 2019, cette mine industrielle a rapidement transformé le paysage minier congolais, en apportant des standards de production modernes et traçables dans un secteur longtemps dominé par l’artisanat.

Grâce à son extension à Mpama South, Alphamin dispose aujourd’hui d’une capacité annuelle de 20 000 tonnes de concentré d’étain, faisant du site de Bisie la plus grande mine d’étain d’Afrique.

Un levier économique et fiscal non négligeable

L’étain contribue de manière croissante aux recettes publiques de la RDC. Entre les redevances minières, les impôts sur les sociétés et les taxes à l’exportation, le secteur génère des dizaines de millions de dollars par an pour le Trésor congolais.

Alphamin, à elle seule, emploie plus de 1 800 travailleurs directs et soutient plusieurs milliers d’emplois indirects dans les chaînes logistiques et de sous-traitance. La société est également citée comme un modèle de transparence dans le secteur minier, respectant les exigences de la Conférence internationale sur la région des Grands Lacs (CIRGL) et du processus ITSCI, qui visent à certifier l’origine « sans conflit » des minerais.

L’envers du décor : insécurité et contrebande

Mais derrière ce succès, l’étain congolais reste plombé par des défis structurels. L’insécurité persistante dans l’Est du pays, notamment dans les provinces du Nord-Kivu et du Sud-Kivu, perturbe les opérations minières et favorise le commerce illicite.

Selon les statistiques officielles, environ 15 852 tonnes de concentré d’étain artisanal ont été exportées en 2024. Cependant, les autorités reconnaissent qu’une part importante de la production échappe aux circuits officiels. Une portion considérable serait contrebande vers les pays voisins, notamment le Rwanda et l’Ouganda.

Un rapport de Global Witness estimait déjà en 2022 que 90 % des minerais 3T (tantale, étain, tungstène) exportés par le Rwanda provenaient en réalité de la RDC. Ce commerce illicite prive le pays de recettes fiscales considérables, tout en alimentant des groupes armés dans la région.

Un potentiel stratégique pour la diversification économique

Dans un contexte où le pays cherche à réduire sa dépendance au cuivre et au cobalt du Katanga, l’étain représente une opportunité majeure de diversification économique. Les perspectives sont prometteuses : la Banque mondiale prévoit une hausse des prix de 10 % en 2025, suivie de 3 % et 2 % en 2026 et 2027.

Avec une meilleure stabilité sécuritaire et une politique industrielle cohérente, la RDC pourrait accroître sa valeur ajoutée en développant des unités locales de raffinage et de transformation du concentré d’étain. Une telle stratégie renforcerait les exportations de produits semi-finis et créerait davantage d’emplois qualifiés.

Vers une meilleure gouvernance du secteur ?

Le gouvernement congolais, par le biais du Ministère des Mines, affirme vouloir renforcer les mécanismes de traçabilité et de contrôle dans la filière 3T. L’objectif : garantir une exploitation responsable, conforme aux standards internationaux, et maximiser les retombées pour les communautés locales.

Des initiatives comme la plateforme EITI-RDC ou la Cellule technique de coordination et de certification des minerais (CTCPM) travaillent à renforcer la transparence du secteur. Toutefois, la réussite de ces réformes dépendra d’une volonté politique constante, d’un meilleur contrôle du territoire, et d’une lutte efficace contre la corruption.

L’étain n’est peut-être pas aussi médiatisé que le cobalt ou le lithium, mais il occupe une place stratégique dans la nouvelle économie mondiale. Pour la RDC, ce métal peut devenir un vecteur de stabilité économique et de développement local, à condition que les défis sécuritaires, institutionnels et logistiques soient relevés.

Dans un monde en quête de métaux pour la transition énergétique, l’étain congolais a un avenir doré. Encore faut-il que le pays sache le protéger — et surtout, en tirer profit pour son propre développement.

Jordan MAYENIKINI