HOMMAGES
En guise d’hommage à Maître Nicolas Katako Okende, juriste, intellectuel engagé et libre penseur congolais, nous publions la lettre ci-après, écrite le 4 mai 2016 à l’intention de Monsieur Edem Kodjo, alors facilitateur du Dialogue intercongolais désigné par la communauté internationale.
Ce texte est publié à titre posthume, avec l’accord de la famille qui a annoncé ses funérailles pour le 10 et le 11 janvier 2026 dans l'espace Ave Maria.
Que son âme repose en paix.
Maître KATAKO OKENDE Nicolas
Kinshasa, le 04 mai 2016
LETTRE OUVERTE À MONSIEUR EDEM KODJO, FACILITATEUR DU DIALOGUE NATIONAL CONGOLAIS, DÉSIGNÉ PAR LA COMMUNAUTÉ INTERNATIONALE
Concerne : Clôturons, enfin, en beauté, l’interminable transition congolaise ouverte le 19 mai 1960
Monsieur le Facilitateur,
Citoyen et libre penseur congolais, j’ai, par la présente, l’honneur de vous saluer et de vous souhaiter la bienvenue en cette terre africaine du Congo ainsi qu’un fructueux séjour de travail dans le cadre de la noble, mais combien délicate mission que vient de vous confier la communauté internationale. Mission consistant à trouver les voies et moyens idoines d’aider les citoyens congolais à se retrouver dans un dialogue responsable, fraternel et convivial à même d’aboutir à la mise en place, au Congo, d’un processus électoral transparent, apaisé et crédible, conforme à la Constitution congolaise.
Le 24 avril dernier, les ex-Zaïrois ont fêté le 26ᵉ anniversaire du retour de leur pays au multipartisme, mis en veilleuse depuis le 24 novembre 1965 par un coup de force. Ce retour au pluralisme politique annoncé avec émotion le 24 avril 1990 par le Président Mobutu n’est, en réalité, qu’une conséquence logique de la fin, en novembre 1989, à l’avantage de l’Occident libéral, de la guerre idéologique ayant opposé les deux blocs idéologiques hégémoniques de l’Est et de l’Ouest depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale en 1945.
Objet, et non sujet, de l’histoire universelle depuis leur entrée dans la Pax Romana à la fin du XVe siècle, les citoyens congolais, comme leurs frères d’Afrique, ne font que subir les grandes mutations d’une histoire contemporaine construite sans leur concours actif et, hélas, à leurs dépens. La traite négrière, la colonisation et la décolonisation-recolonisation bipolaire de la Charte de San Francisco, du Club de Bilderberg, de l’OTAN, du Pacte de Varsovie, mais aussi de l’actuel village planétaire néolibéral, ne sont que des processus conçus en leur absence et imposés aux Africains par des puissances extérieures. Ainsi en est-il aussi du chaotique renouveau démocratique de la Pax Americana actuellement à l’essai depuis plus d’un quart de siècle dans l’ancien Congo de Léopold.
La fin de la guerre froide à l’avantage de l’Occident libéral fut pourtant une réelle opportunité pour les citoyens congolais de remettre sur le rail, par des voies démocratiques, le train Congo qui dérailla le 4 septembre 1960 aussitôt parti de la gare le 30 juin de la même année. Mais, mue par une incroyable boulimie du pouvoir et des privilèges qui l’accompagnent, l’élite dirigeante congolaise encore embryonnaire, incarnée par le Collège des commissaires généraux de triste mémoire, a aveuglément plongé la très grande majorité des citoyens congolais dans un schéma non viable, incompatible avec les principes de la Charte des Nations Unies de 1945 et de la Déclaration universelle des droits de l’Homme de 1948.
Depuis le coup d’État constitutionnel perpétré en septembre 1960 par ce gouvernement d’universitaires autoproclamé, façonné et soutenu par la communauté internationale fondatrice du Congo, il n’y a, dans ce pays, ni État de droit, ni souveraineté du peuple, ni démocratie ou élections crédibles.
Ainsi, par l’action pernicieuse des survivances du Collège des commissaires généraux, le 24 avril, date qui aurait dû être célébrée avec faste, n’est devenu qu’un triste anniversaire, hélas exorcisé cette année par la grande douleur ressentie à la suite de la disparition brutale de Papa Wemba, de son vrai nom Jules-Presley Shungu Wembadio Pene Kikumba, icône de la rumba congolaise.
Monsieur le Facilitateur, comme l’a si bien souligné Anahendo, la fille aînée de l’illustre disparu, le deuil est en Afrique une occasion de retrouvailles, de confession, de repentance mutuelle et de réconciliation sincère. Survenue en plein spectacle, le jour anniversaire du retour manqué au multipartisme, au moment même où, sous votre facilitation, les citoyens congolais peinent à accorder leurs violons autour d’un dialogue de tous les espoirs, la mort du Roi de la rumba congolaise doit interpeller.
Plus que jamais, le moment paraît propice pour fédérer les citoyens congolais autour de sa mémoire et sceller enfin une véritable réconciliation nationale, vainement attendue depuis la débâcle de septembre 1960 du programme commun initié par la loi fondamentale du 19 mai 1960 relative aux structures du Congo, unique constitution légale du Congo indépendant jamais régulièrement abrogée.
La grande histoire politique et constitutionnelle de l’actuelle République dite démocratique du Congo commence à Berlin, à la fin du XIXᵉ siècle. Par l’Acte général de Berlin du 26 février 1886, la communauté internationale fonda ce pays dans ses frontières actuelles. Par décision de cette même communauté internationale, l’État indépendant du Congo, fief personnel du roi Léopold II, fut retiré à celui-ci et cédé au Royaume de Belgique en 1908, à la suite d’enquêtes internationales dénonçant les abus de l’administration léopoldienne.
Conformément à la Charte des Nations Unies et à la Déclaration universelle des droits de l’Homme, la Belgique proclama solennellement l’indépendance du Congo le 30 juin 1960, en vertu de la loi fondamentale du 19 mai 1960 relative aux structures du Congo, fruit du compromis de la Table ronde belgo-congolaise. Ce texte érigea une constitution provisoire, porteuse d’un programme de mutation vers un État souverain, démocratique et de droit.
Dans l’environnement bipolaire impitoyable des années 60, le neutralisme positif de Patrice-Emery Lumumba, premier Premier ministre démocratiquement élu, mit le Congo en porte-à-faux avec les blocs idéologiques antagonistes. Le 4 septembre 1960, au mépris de la loi fondamentale, il fut illégalement démis de ses fonctions, avant d’être arrêté, transféré et exécuté le 17 janvier 1961 à Élisabethville, dans des conditions connues de l’histoire.
S’ensuivit une cascade de textes constitutionnels anticonstitutionnels qui ont plongé le pays dans une transition politique interminable, marquée par l’impunité, la violence et la négation de la souveraineté populaire.
Sans une implication positive, sincère et repentante de la communauté internationale, il est illusoire de prétendre bâtir au Congo un État de droit sur un amas d’illégalités et de violations massives des droits de l’Homme.
La réduction de la pauvreté, priorité du millénaire, passe aussi par la stabilité et la renaissance du Congo, terre d’avenir. Cela suppose une autocritique collective, le courage de regarder l’histoire en face, la réconciliation nationale et la restauration de la légalité constitutionnelle issue de la loi fondamentale du 19 mai 1960.
CONCLUSION
Au regard de la Charte des Nations Unies et de la Déclaration universelle des droits de l’Homme, on ne peut bâtir en République dite démocratique du Congo un État de droit sur un amas d’illégalités et de violations flagrantes des droits humains. La loi fondamentale du 19 mai 1960 relative aux structures du Congo demeure l’unique constitution juridiquement valable du Congo indépendant, en attendant son remplacement régulier par une constitution définitive adoptée par des institutions élues.
N’étant ni de la majorité, ni de l’opposition, encore moins de cette société civile-là, j’ai jugé utile de vous transmettre cette réflexion, modeste contribution d’une voix congolaise parmi tant d’autres, exclues des grandes concertations nationales.
Veuillez agréer, Monsieur le Facilitateur, l’expression de mes sentiments déférents.
Me Katako Okende Nicolas