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‎Corridor de Lobito contre Tazara : l’Afrique au cœur du duel ferroviaire entre Washington et Pékin

Photo d'illustration
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‎L’Afrique est redevenue un espace central de la rivalité stratégique mondiale. Longtemps cantonnée au rôle de périphérie économique, elle se retrouve aujourd’hui au cœur d’un affrontement géopolitique majeur entre les États-Unis et la Chine. L’un des terrains les plus visibles de cette confrontation est celui des infrastructures ferroviaires, en particulier autour de deux projets emblématiques : la ligne Tazara, soutenue par Pékin, et le corridor de Lobito, porté par Washington et ses alliés occidentaux. Derrière les rails, ce sont des chaînes d’approvisionnement critiques, des ressources stratégiques et l’influence politique de long terme sur le continent qui sont en jeu.

‎Cuivre, cobalt, lithium, manganèse, nickel, terres rares : ces minerais sont devenus indispensables à la transition énergétique, aux véhicules électriques, aux technologies numériques avancées et aux industries de défense. L’Afrique, et en particulier l’Afrique australe et centrale, concentre une part décisive de ces ressources. Sécuriser leur transport vers les ports maritimes est donc un enjeu vital pour les grandes puissances industrielles. Le rail, plus fiable et moins coûteux que la route pour le fret lourd, s’impose comme l’outil stratégique par excellence.

‎Tazara : l’héritage ferroviaire chinois consolidé

‎La ligne Tazara, qui relie les mines de cuivre de la Zambie au port tanzanien de Dar es Salaam, est un symbole fort de la présence chinoise en Afrique. Construite dans les années 1970 avec l’appui de Pékin, elle fait aujourd’hui l’objet d’un vaste programme de réhabilitation estimé à 1,4 milliard de dollars.
‎La China Civil Engineering Construction Corporation (CCECC) s’est vu attribuer une concession de 30 ans pour exploiter la ligne. Objectif : faire passer le volume de fret annuel d’environ 100 000 tonnes à 2,4 millions de tonnes, grâce à la modernisation des voies, à l’acquisition de nouvelles locomotives et de centaines de wagons. Ce projet s’inscrit dans la continuité de l’initiative chinoise des Nouvelles Routes de la Soie, qui a permis à Pékin de devenir, en quelques décennies, l’un des principaux investisseurs en infrastructures du continent africain.

‎Le corridor de Lobito : la riposte occidentale

‎Face à cette domination croissante, les États-Unis, soutenus par l’Union européenne et le G7, misent sur le corridor ferroviaire de Lobito. Ce projet stratégique vise à relier la Zambie et la République démocratique du Congo (RDC) au port atlantique angolais de Lobito.

‎Porté par le Partenariat pour les investissements et les infrastructures mondiaux (PGII), le corridor ambitionne de devenir une artère majeure pour l’exportation des minerais critiques d’Afrique centrale vers les marchés occidentaux. Son importance n’est pas nouvelle : durant la Seconde Guerre mondiale, cette même ligne avait servi au transport de l’uranium congolais utilisé dans le projet Manhattan. Aujourd’hui, elle revient sur le devant de la scène, cette fois au service de la transition énergétique et de la sécurité industrielle mondiale.

‎Le soutien politique américain est explicite. En décembre 2024, le président Joe Biden qualifiait le corridor de Lobito de projet " révolutionnaire", capable de réduire des délais logistiques de 45 jours à 45 heures. Son successeur, Donald Trump, a confirmé cet appui stratégique.
‎Sur le plan financier, une étape majeure a été franchie en décembre 2025 avec un prêt de 553 millions de dollars accordé par la DFC (U.S. International Development Finance Corporation) au consortium Lobito Atlantic Railway (LAR), complété par 200 millions de dollars de la Banque de développement d’Afrique australe. Dans un communiqué sans ambiguïté, la DFC a souligné que ce financement visait aussi à prévenir la monopolisation chinoise des infrastructures critiques africaines.

‎La RDC, maillon stratégique et fragile

‎Au cœur du corridor de Lobito se trouve la RDC, pays clé par ses immenses réserves de cobalt, de cuivre et de lithium. Mais aussi pays confronté à une instabilité politique chronique, à des conflits armés récurrents et à des crises humanitaires persistantes.

‎La réhabilitation de la section ferroviaire traversant le territoire congolais représente l’un des principaux défis du projet. Certains scénarios envisagent même un contournement partiel de la RDC, avec un recours au transport routier pour acheminer les minerais vers les gares de triage, afin de limiter les risques opérationnels.

‎Au-delà des rails, Tazara et Lobito incarnent deux approches distinctes :
‎La Chine privilégie une stratégie d’intégration rapide, fondée sur des financement massifs, mais souvent critiquée pour l’endettement des États partenaires. Les États-Unis et l’UE mettent en avant des montages financiers visant à limiter les risques souverains, tout en assumant clairement la dimension géopolitique de leurs investissements.


‎Lovic-Benjamin Nsapu